NEON POP - 2019

Cette exposition se présente avant tout comme un hommage au tube luminescent ainsi qu’à sa pratique artisanale, à travers le travail pointu, varié, et original de l’artiste néoniste Cédric Vionnet, établi à Genève. Elle permet de s’interroger sur les possibilités scénographiques du néon tout en rappelant ses origines urbaines. Le titre fait référence à l’omniprésence du tube lumineux dans la culture populaire aujourd’hui, mais pose également la question de ses liens avec le mouvement du pop art : en effet, si le néon est intrinsèquement pop, il a très rarement été utilisé dans le cadre de ce courant. L’œuvre de Cédric Vionnet, qui allie le tube luminescent à différents matériaux, parfois en collaboration avec d’autres artistes, permet d’observer les rapports entre néon et pop art de nos jours.

 

Entre les murs bétonnés du Cabanon, qui rappellent subtilement son terreau d’origine, le tube néon prend toute son ampleur, et la visite devient alors une promenade qui questionne les frontières entre quartier urbain et espace d’exposition.

 

Photos de la photographe Sylviane Wohlschlag - Expo Neon pop - 2019

NEON POP

 

Concept de l’exposition

 

 

 

Contexte historique

 

 

 

Le néon, gaz noble, a été découvert en 1898 par Sir William Ramsay et son assistant Morris W Travers, dans le cadre d’une expérience consistant à isoler des gaz rares dans des tubes en verre grâce à une distillation de l’air liquide. Une fois parcourus d’un courant électrique, ces gaz s’illuminent d’une certaine couleur ; pour le néon, c’est le rouge ­– et cela deviendra, par abus de langage, le terme utilisé pour désigner tous les tubes luminescents. Il faudra néanmoins attendre 1910 pour que l’éclairage au néon soit commercialisé par le chimiste français Georges Claude : un succès retentissant qui sera rapidement approprié par les États-Unis, les enseignes au néon devenant même de véritables symboles de la culture populaire américaine – notamment dans des villes telles que Los Angeles, New York, et Las Vegas. Le mariage entre différents gaz et l’ajout à des poudres fluorescentes permet de déployer une multitude de possibilités dans la conception de tubes luminescents, ce qui ne fait qu’accroître l’engouement général pour cette avancée technologique et commerciale.

 

Cependant, la nouveauté et le progrès auxquels est associé le néon dans un premier temps s’essouffle, et déjà dans les années 1940 il perd de son chic et devient connoté à la pauvreté, à la violence et à l’isolation, les enseignes au néon restant présentes dans les banlieues, mais étant remplacées sur les bords d’autoroute par de grandes enseignes lumineuses intégrant d’autres supports tels que le plexiglas ou le plastique. Mais l’effet que produit le néon est spécial, unique ; ce qui le rend irremplaçable : il fait son come-back dans les années 60 à 80, non seulement dans le commerce – ou il est à présent fortement associé au monde de la nuit et de l’érotisme ­– mais également dans l’art ou il est progressivement utilisé par diverses figures importantes, telles que Bruce Nauman, Joseph Kosuth, Maurizio Nannucci, Tracey Emin, Stephen Antonakos ou Dan Flavin qui, lui, utilise le tube fluorescent, disponible dans le commerce.

 

Aujourd’hui, il semble réapparaître en force tant dans la décoration et les arts appliqués qu’auprès des artistes contemporains émergents. Est-ce pour son côté vintage et l’imagerie à laquelle il reste associé, produisant toutes sortes de messages ? Est-ce plutôt pour les nombreuses possibilités qu’il permet sur le plan artistique et scénographique, en tant que médium 3D électrique et lumineux ?

 

 

 

Cédric Vionnet : entre production artisanale et conception artistique, un dévouement absolu au néon

 

 

 

On ne peut nier le charme unique du néon, objet sensoriel entre grésillements et halos hypnotiques. S’il a été utilisé par divers courants lors de son avènement dans l’art contemporain, les plasticiens d’aujourd’hui dont le travail est souvent basé sur l’expérimentation, libre d’une appartenance à tout mouvement, s’en servent tantôt comme ajout à des œuvres intégrant divers médiums, lui vouent tantôt un culte en le plaçant au centre de leur œuvre.

 

 

 

C’est le cas de Cédric Vionnet, véritable maître du néon : s’il s’est tourné vers l’art il y a quelques années, son histoire avec le médium luminescent a débuté par une formation de souffleur de verre néoniste ­­– qu’il a dû suivre à Paris, le métier étant de plus en plus rare en Suisse – couronnée par des années d’expérience pour diverses entreprises d’enseignes lumineuses. À la fois artisan et artiste, Cédric est le seul néoniste diplômé à Genève ; il bénéficie d’une connaissance privilégiée du néon et de sa fabrication, au contraire de la plupart des artistes qui s’en servent. En effet, depuis les premières apparitions du néon dans l’art, la majorité des artistes qui s’y intéressent effectuent, après avoir réalisé le concept, des commandes auprès de néonistes pour réaliser leurs œuvres luminescentes. Cédric a d’ailleurs bien connu ce phénomène, ayant été mandaté par diverses grandes figures de l’art contemporain telles que Sylvie Fleury. On lui doit également la fabrication de plusieurs des œuvres qui illuminent la plaine de Plainpalais à Genève depuis 2012, au travers de l’exposition d’art public « Neon Parallax ».

 

 

 

Parmi ses projets personnels remarquables, on relève le concept des « Neon Tags », réalisés à partir d’observations de Cédric à la découverte des tags les plus singuliers de la ville de Genève : il décide de reproduire, à base de tubes néon, argon et hélium, ceux qui retiennent particulièrement son attention. Il s’agit pour lui d’une manière de rendre hommage aux réalisateurs de ces empruntes urbaines anonymes.

 

 

 

Cédric s’est également épanoui au travers de collaborations, dont la plus significative est celle initiée avec l’artiste peintre Fabien Bruttin. Ensemble, ils ont l’idée astucieuse d’assembler toile et néon, en étendant ensuite leurs expériences à l’association du tube luminescent avec d’autres matériaux atypiques : pneus, miroirs, clous, …

 

À l’instar de son collègue Cédric Vionnet, la démarche de Fabien Bruttin est expérimentale. Il s’adonne en effet à la peinture abstraite, et procède comme un chimiste pour la réalisation de ses œuvres : il mélange, par exemple, divers types de peintures qui ne sont généralement pas associées, et en produit des toiles particulièrement colorées, formées par ces diverses réactions chimiques. L’association du néon à ces réalisations picturales permet de créer un tout autre type d’œuvre – dont l’éclat déjà intense est alors amplifié – et de toucher à une nouvelle dimension artistique.

 

 

 

L’exposition au Cabanon réunit des œuvres de la collection de l’artiste, ainsi que de nouvelles réalisations, conçues spécialement dans le cadre de NEON POP.

 

L’une d’entre elles est une collaboration particulière que Cédric a initiée en faisant appel au graffeur genevois Jimox. Ensemble, ils réalisent une œuvre inédite, qui consiste en une fresque alliant graffiti et néon, et qui porte le nom de l’exposition. L’association des bombes affirmées de Jimox avec les tubes néon éclatants de Cédric produit une pièce provocante et haute en couleur, qui repousse les limites du street art ­­– suite à l’exposition de la fresque au Cabanon, les deux artistes souhaiteraient poursuivre leur collaboration en créant de gigantesques œuvres graffiti/néon prenant place dans le terreau de création de Jimox : la rue.

 

 

 

Néon et pop art : quels liens hier et aujourd’hui ?

 

 

 

Bien que le néon, en tant qu’objet commercial, ait connu une grande popularité parallèlement au mouvement artistique du pop art, et partage de nombreuses similitudes avec lui, il n’a quasiment jamais été mis à profit par des artistes pop à l’époque, étant plutôt préféré par l’art conceptuel (les tubes néon deviennent alors des messages) et le minimalisme (ils sont utilisés pour créer des formes).

 

Ironie : c’est Martial Raysse, un artiste français, qui s’en servira pour la première fois dans le cadre du pop art, à travers l’œuvre America America réalisée en 1964. Excepté cette apparition notable, l’utilisation du médium luminescent au sein de ce courant est très rare. Le fait que ces chemins soient restés parallèles sans jamais se croiser soulève des questions. En effet, le néon est un objet issu du commerce et de la publicité, et possède en ce sens les attributs nécessaires pour être intégré au sein d’œuvres pop – dans la conception initiale du mouvement. Il a cependant naturellement pris sa place parmi d’autres courants, et ce facteur pourrait l’avoir éloigné du pop art. L’aspect artisanal du néon constitue un élément supplémentaire qui l’oppose aux principes du pop art, qui s’intéresse plutôt aux œuvres produites en série.

 

 

 

Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

 

Si l’on ne peut plus parler de pop art de manière pertinente au XXIe siècle, il est intéressant d’observer les réinterprétations de ce mouvement de nos jours. Le néon semble y trouver plus aisément sa place. À quoi doit-on cela ?

 

 

 

Le néon dans la culture populaire

 

 

 

Au-delà du pop en tant que mouvement artistique, il convient de s’intéresser à la culture populaire qui elle, au contraire, a accueilli le tube luminescent à bras ouverts et sous différentes formes. La présence du néon dans le septième art, notamment, est particulièrement abondante, et ce depuis son avènement commercial (il tient une place spéciale dans certains films des années 30 tels que Gold Diggers of 1933 ou Dames). Dans les années 40 à 60, il accompagne les héros citadins esseulés dans leurs périples. Les enseignes clignotantes donnent du corps à l’œuvre cinématographique, et participent à l’élaboration d’une atmosphère, dans les décors extérieurs comme intérieurs. À partir de 1980, le néon est utilisé dans des productions centrées sur un univers futuriste, dystopique ou onirique (on pense ici à Blade Runner de Ridley Scott, réalisé en 1982). Il est également mis à profit pour l’atmosphère qu’il crée d’une scène à l’autre, et des réalisateurs contemporains comme Nicolas Winding Refn (Drive, Only God Forgives, The Neon Demon) en font leur mascotte. L’ascension du tube luminescent dans ce domaine est en perpétuelle croissance ; on le retrouve comme élément de décor dans toutes sortes d’œuvres vidéographiques (séries télévisées, video clips, émissions de télé…). Au XXIe siècle, il est digitalisé : le design graphique à « effet néon » est de plus en plus répandu, notamment sur les réseaux sociaux.

 

Sa présence dans la musique est également notable, outre les vidéoclips où il est utilisé quasi systématiquement (on pense surtout aux titres hip-hop ou R’n’B, où son ajout vise à produire une ambiance sensuelle et rappelant le monde de la nuit), il intègre des noms de groupes, de chansons ou d’albums (c.f. Neon Bible du groupe Arcade Fire).

 

La littérature lui a aussi offert une place de choix, particulièrement lors de son déclin dans les années 1940, où il est alors utilisé comme compagnon fortuit d’introspection et d’isolation pour le personnage principal, comme dans The Neon Wilderness de Nelson Algren, paru en 1947.

 

Aujourd’hui, on peut avancer clairement que le néon touche à tous les domaines de la culture pop, de la musique au cinéma, en passant par la décoration et le design virtuel. Le néon attire ; son impact est puissant, et cela semble encourager les artistes à s’en servir à nouveau, sous d’autres formes.

 

 

 

C’est en cela qu’aujourd’hui, le néon et le pop sont intrinsèquement liés. On observe ces résonnances pop en abondance dans le travail de Cédric Vionnet, essentiellement basé sur le plaisir d’expérimenter la conception et la réalisation d’œuvres néon sans limite aucune. L’œuvre de Cédric Vionnet est pop en ce sens qu’elle se veut exclue de tout élitisme ou intellectualisation face à l’art. On retrouve ici les racines du mouvement pop art tel qu’il est apparu aux États-Unis et en Angleterre dans les années 1960. Il n’est donc pas surprenant que certains critiques aient naturellement placé son travail dans cette catégorie – et cela lui convient. L’association avec le graffeur Jimox vient renforcer cet aspect, par les composantes populaires que présentent tant le street art que le pop art. Les œuvres telles que Bouquets de blé (2019) ­– une réinterprétation de la célèbre Gerbe de Matisse (1953), ou Skrik (2015) en collaboration avec Fabien Bruttin, une reproduction de l’œuvre-clé de Munch devenue symbole de la culture populaire, agrémentée de néon – confirment les inspirations fortement pop que l’on trouve dans le travail de Cédric.

 

 

 

Le néon dans l’espace d’exposition

 

 

 

Rares sont les expositions uniquement consacrées à un matériau. Le néon, objet marginalisé au sein de l’institution muséale, mérite cependant que l’on s’y intéresse ; notamment pour les nombreuses possibilités scénographiques qu’il offre, relatives à sa nature même : ses propriétés scientifiques et artisanales. Très peu d’expositions y ont néanmoins été entièrement dédiées. Au niveau européen, on relève « Néon : Who’s afraid of red, yellow and blue », organisée en 2012 par le commissaire David Rosenberg à la Maison Rouge de Paris, puis au MACRO de Rome. Cette large manifestation, pur hommage au néon, retraçait l’histoire de son utilisation dans l’art de manière thématique et non chronologique, en observant les différents usages que les plasticiens contemporains ont font depuis les années 1940. Le vaste espace mis à disposition permettait cette approche transversale.

 

Le néon s’est vu toutefois explorer divers types de lieux depuis son avènement dans l’art, au travers d’expositions monographiques et collectives, mais également de différentes sortes de manifestations. Sa nature spécifique, électrique et lumineuse, permet un réel impact sur l’architecture d’un espace – interne ou externe.

 

 

 

Au Cabanon, la visite se transforme en véritable promenade urbaine, dont les contours sont définis par les murs de béton, rappelant les origines commerciales du néon, lorsqu’il illuminait les villes sous forme d’enseignes.

 

D’un point de vue scénographique, les murs de l’espace ont été investis majoritairement, le rapport néon/béton créant un effet brut et organique qui évoque l’habitat naturel du tube luminescent. Divers modes de présentation ont été utilisés pour exposer les œuvres de Cédric Vionnet : les Neon Tags, par exemple, ont été accrochés sur une grille qui rappelle les zones urbaines où ce type d’œuvres se développe à profusion. La projection sur l’un des deux murs du fond montre, à coup d’images pulsées, la pratique artisanale de Cédric ainsi que son univers : si les œuvres présentées au Cabanon sont essentiellement pop, l’artiste touche depuis le début de sa carrière à différents modes d’expression, toujours autour de son matériau de prédilection. Cette vidéo permet donc de montrer l’étendue de son œuvre.

 

Les pièces en collaboration avec Fabien Bruttin sont placées à part dans le parcours et de manière regroupée : bien qu’elles présentent toutes des techniques et matériaux spécifiques, leur accumulation décuple l’aspect pop et rappelle, de plus, les enseignes des villes en grand nombre qui, placées l’une à côté de l’autre, détonnent tout en créant une harmonie fortuite.

 

Le cabanon, quant à lui, fonctionne comme un espace à part au sein de l’exposition : il est aménagé de sorte à évoquer un lieu de détente et de divertissement, et brouille ainsi les pistes. En effet, la seule œuvre néon qui s’y trouve, réalisée par Cédric Vionnet spécialement pour cet espace, imite en réalité une enseigne. Une fois entré dans cette petite cabane, le visiteur est ainsi confronté à une toute autre atmosphère, qui suggère ici le monde de la nuit. L’enseigne exposée permet de montrer l’étendue des capacités de Cédric, tout en rappelant les débuts de son parcours et l’ambiguïté du néon, médium artisanal repris par l’art.

 

Une autre pièce néon y prend place, également en tant qu’élément décoratif : un simple tube néon placé entre deux plantes synthétiques, montrant également comment le tube luminescent peut se marier à différentes matières et éléments de décor.

 

 

 

Ainsi, NEON POP consiste également en une réflexion sur la créativité scénographique que permet le tube luminescent, liée à la fois à ses propriétés scientifiques et techniques, et à l’atmosphère qu’il provoque. L’espace d’exposition peut être modulé de multiples façons : des effets inédits sont possibles lorsque le néon rencontre l’architecture, la portant vers de nouvelles dimensions.

 

 

Chloé Cordonier, commissaire d’exposition